Quel décroissant êtes-vous ?

shopping-cart-1275482_1280Philosophes, sociologues, économistes, politiques s’interrogent de plus en plus : comment continuer à se développer dans un monde fini et donc limité ? Comment prendre en considération les nouvelles attentes des citoyens en matière de qualité de vie – des citoyens qui sont aussi des travailleurs et des consommateurs ?
Voilà déjà plusieurs décennies que nous réalisons qu’il faut remettre en cause les modèles de croissance sur lesquels nous avons construit notre société. Le vingtième siècle a vu l’émergence de nombreux mouvements qui ont avancé des solutions pour endiguer une croissance aussi affolante que menaçante et qui trouvent de plus en plus d’audience. Dans quel profil vous reconnaîtriez-vous ?

Des profils variés
Les décroissants sont certainement des enfants de mai 1968. En réaction contre la société de consommation, ils préconisent de vivre mieux avec moins. Limitant leurs achats jusqu’à vivre en auto-suffisance de biens qu’ils produisent eux-mêmes, ils puisent leurs racines dans des mouvements hippies ou classés à gauche qui condamnent les méfaits du capitalisme et de la croissance. Ces idéalistes sont parfois vus comme de doux dingues qui voudraient faire régresser la société ou stopper le progrès.

Les minimalistes sont les héritiers de Gandhi, ou de l’essayiste américain Henry David Thoreau. Ils s’engagent dans une simplicité volontaire (parfois appelée sobriété heureuse) qui consiste à se contenter de l’essentiel. Une forme d’ascétisme moderne, qui privilégie les valeurs humaines face aux possessions matérielles qu’ils réduisent au strict minimum. Aux Etats-Unis les Minimalist moms en sont une version adaptée. Ces mères de famille limitent ce qu’elles dépensent pour leurs enfants au strict nécessaire : nourriture et soins médicaux. Elles préfèrent leur donner du temps et de l’amour plutôt que les couvrir de cadeaux. En France, Pierre Rahbi est un bonne illustration de la frugalité choisie, qui respecte notre environnement.

Dans un style proche, les freegans ou gratuivores se caractérisent par leur volonté de consommer principalement ce qui est gratuit. Ils ont recours à l’échange, au troc, au prêt. Ils favorisent les initiatives collaboratives. C’est sans doute dans le domaine de la récupération des déchets alimentaires que leur démarche est la plus aboutie. Ils en font un geste militant, politique. Glaneurs sur les marchés ou fouilleurs de poubelles, ils se nourrissent de ce qu’ils trouvent ou ramassent. Ils démontrent que ce que nous jetons peut nourrir d’autres personnes. Un slogan freegan prétend que le contenu des poubelles de la ville de New-York suffirait à réduire la faim dans le monde !

Le freeganisme a connu deux concrétisations intéressantes. D’abord une manifestation grand public à Paris en 2012, un « banquet anti-gaspillage » qui a consisté à réaliser en commun et partager un repas pour 5000 personnes uniquement avec des aliments récupérés. Ensuite, la mise en avant par un groupe de la grande distribution d’une campagne autour des « fruits et légumes moches ». Ces végétaux non standardisés (déformés ou tachés) et qui sont habituellement rejetés par les grandes surfaces car délaissés par leurs clients ont fait l’objet d’une vaste campagne de communication. Proposés exceptionnellement dans une enseigne de cette chaine – mais à moins trente pour cent de leur prix, ils ont été plébiscités par les clients. Plus d’une tonne de ces fruits et légumes qui étaient auparavant jetés par les producteurs ont trouvé preneur à moindre coût auprès de consommateurs qui ont compris qu’ils avaient « le même goût » que les autres. Coups de pub, engouements passagers ou vraies démarches citoyennes ?

Les années 1980 ont vu l’émergence du mouvement slow, qui comme son nom ne l’indique pas, est venu d’Italie. Ulcéré par l’installation d’une enseigne connue de fast-food sur une des plus belles place de Rome, un journaliste italien lance la slow food, en réponse à la malbouffe. Sa volonté : réapprendre à cuisiner soi-même, et avec des produits locaux. Les AMAP[1] en sont une déclinaison, en permettant à des agriculteurs locaux de distribuer en circuit direct leurs produits à des consommateurs proches qui sont prêts à en payer le prix pour disposer de meilleurs produits.
Le mouvement slow se propage vite à d’autres secteurs, avec la volonté de ralentir le rythme de vie. Les adeptes du slow ne sont pas des « régresseurs », ils pensent que la qualité de vie passe par un meilleur équilibre entre rapidité et lenteur.
Tous les aspects du quotidien peuvent être concernés. On parle dès lors de slow life, slow education, slow management, slow travel, slow sex… le tout dans des slow cities (cittaslow en italien) qui offrent à leurs habitants un cadre de vie soucieux de la personne, respectueux de son environnement, en privilégiant les commerces locaux  et les déplacements doux.

Ces mouvements qui contestent souvent les excès du capitalisme ont leur version raisonnée, voire libérale, avec le développement durable. Cette nouvelle conception du bien commun tient compte des limites de nos ressources et de l’impact de notre production sur l’environnement. Le développement durable s’appuie principalement sur le rapport Brundtland à la Commission mondiale pour l’environnement et le développement (1987). Il se veut une réponse à la crise écologique et sociale mondiale des trente dernières années, en définissant une responsabilité vis-à-vis des générations futures : les besoins des générations actuelles doivent pouvoir être satisfaits sans compromettre les besoins des générations qui suivront.

Concilier réalité et raison
La force du développement durable est sans doute d’équilibrer trois enjeux : l’efficacité économique, la qualité environnementale et l’équité sociale. Il n’est pas à côté ou contre la société de consommation, mais en tient compte. Ces trois piliers indissociables se déclinent en objectifs réalisables, définis dans des agendas 21 – pour 21ème siècle – que mettent volontairement en place des territoires comme les collectivités territoriales. Chacun à son niveau est acteur de cette démarche qui n’est pas que philosophique ou utopiste : les différents aspects de la vie en société sont pris en compte et le progrès n’est pas remis en cause, même si la croissance est raisonnée.

C’est sur ces fondements que des entreprises ont pu s’engager dans le commerce équitable, qui a donné naissance à des labels plus ou moins validés afin de rééquilibrer les échanges entre pays développés et pays en voie de développement. Certaines entreprises ont développé une approche différente de leurs relations commerciales, avec le marketing éthique, en tenant compte des besoins des consommateurs et des facteurs environnementaux. L’entreprise réalise qu’elle a une responsabilité sociale, que ce soit envers les travailleurs qu’elle embauche ou les fournisseurs auxquels elle recourt. Elle veille à une juste rémunération du travail, au respect des lois sociales – notamment sur le travail des enfants ou des femmes, à la condition digne des travailleurs en termes d’habitat ou de santé. Elle s’assure aussi que les modes de production soient respectueux du bien-être des animaux, de l’environnement, ou que le produit soit tracé de sa production jusqu’à son recyclage. Le profit ne peut plus être obtenu à n’importe quel prix et l’hypervigilance des consommateurs dans ces domaines n’est sans doute pas étrangère à cette bonne image que les entreprises recherchent…

De manière plus récente, les pays émergents ont mis en évidence le jugaad, qu’ils pratiquent instinctivement et sont en train d’apprendre aux Occidentaux. Ce terme hindi que l’on peut traduire par « débrouillardise » caractérise une approche d’innovation qui consiste à faire plus avec moins. Cela suppose d’être suffisamment innovant et créatif pour mettre en place des solutions simples et efficaces, la plupart du temps avec les moyens dont on dispose et les contraintes que l’on subit.

En 2013, l’Inde a réussi à envoyer son propre satellite vers Mars, pour un budget dix fois inférieur à celui que la Nasa a consacré au même programme – et dans un temps trois fois inférieur. En Europe, cela se traduit déjà par la conception de voitures smart-cost – à coût intelligent – qui en apportent plus au conducteur pour un prix d’achat moindre.
Toutefois, l’intérêt des firmes occidentales pour le jugaad pourrait se trouver au-delà de leur responsabilité sociale. En effet, l’innovation à frais minimum pourrait être une source supplémentaire de rentabilité, donc de profit pour l’entreprise. La boucle est bouclée…

Mais au final, est-ce vivable ?
Développement durable, slow, attirance pour le « bio »…peut-on parler de tendances lourdes ou de simples obsessions pour bobos ?
Parmi tous ces mouvements, seul le développement durable semble pouvoir s’installer de manière pérenne, car il est soutenu de façon organisée par des Etats, fait l’objet de conférences internationales et est surtout décliné jusqu’aux collectivités locales. Pour les autres, tout est affaire de goûts et de circonstances.

Ces mouvements ont des points communs :
– une démarche centrée sur l’homme, sa santé et sa qualité de vie
– la recherche de circuits d’approvisionnements différents, de méthodes de production alternatives
– des consommateurs-acteurs qui partagent leurs avis et jugent les acteurs économiques
– une démarche éthique qui tient compte des ressources, de leur utilisation et de leur transformation en fin de vie
– une approche non spontanée qui requiert plus d’effort, de temps…et parfois plus d’argent

C’est sans doute sur ce dernier point que le serpent se mord la queue. Consommer mieux, travailler plus juste est loin d’être une solution de facilité et encore moins abordable. D’ailleurs dans les pays émergents, les premiers réflexes de ceux qui accèdent à un meilleur niveau de vie est de consommer davantage : énergie, voiture, biens matériels… Ralentir son rythme de vie ou sa consommation est possible pour ceux dont le niveau d’éducation et/ou de vie permet de passer plus de temps à rechercher le produit, le bien ou le service dont il a réellement besoin ou éthiquement responsable. Il faudra aussi parfois y consacrer un budget plus important…ou accepter de s’en passer.
Il est étonnant de constater que l’on réinvente ce que nos grands-parents – il y a moins de cinquante ans de cela – faisaient de manière quotidienne et sans se poser toutes les questions qui nous taraudent.

Existe-t-il une alternative pour ralentir, sans être un bobo urbain, ni passer pour un clochard moderne ? A chacun de trouver ses pistes, en fonction de ses possibilités et envies.

[1] associations pour le maintien d’une agriculture paysanne

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