Pourquoi défendre les droits des femmes ?

20170117_102002Créé à la Libération, dans l’émergence du droit de vote des femmes, le magazine ELLE s’est engagé depuis son origine pour la défense et le respect des droits des femmes. Le 17 janvier dernier, il organisait un colloque « ELLE et les femmes » pour faire le point sur les sujets qui les concernent directement – et interpeller les futurs candidats aux élections présidentielles. Une idée qui peut paraître saugrenue en ce début de XXIème siècle : les droits des femmes seraient donc encore à défendre ?

Le programme s’annonçait dense et les « talks », tous conduits par des expert(e)s dans leurs domaines promettaient de beaux moments. Nous étions quelque 400 femmes ce 17 janvier, réunies – serrées – dans l’amphithéâtre du Musée des Arts premiers à Paris, à l’invitation du magazine ELLE. Un panel  entre 30 et 50 ans, attiré par des sujets aussi variés que l’endométriose, l’égalité salariale ou la parité en politique. Mais en 2017, est-il encore nécessaire de parler de contraception ou d’avortement ? Les femmes ne vont-elles pas cesser de se plaindre, quand tout leur est acquis depuis des décennies ? Malheureusement le constat est plus nuancé, et ça n’est pas les échanges de cette journée qui ont pu rassurer, dans un climat de crise et de questionnements politiques.
La moitié de l’Humanité n’a aucune envie de se laisser dicter sa loi par l’autre moitié – et croyez-moi, c’est loin d’être acquis !

C’est Véronique Sehier, co-présidente du Planning familial qui a ouvert le bal, en rappelant les difficultés qui pèsent sur les centres d’IVG – notamment le manque de médecins et les menaces de fermeture de certains petits centres. Si elles ne vont plus en Angleterre ni en Belgique, certaines femmes doivent faire plus de 60 kilomètres pour avorter. On peut rappeler que c’est à l’initiative d’un groupe de femmes protestantes – Evelyne Sullerot en tête – que le mouvement « Maternité Heureuse » a été créé dans les années 1950, devenu par la suite Mouvement pour le Planning familial : la première organisation d’information et d’éducation sur la sexualité et de défense du droit et de l’accès à la contraception et à l’avortement. Si ces sujets au cœur de la santé des femmes et de leur droit à disposer de leur corps restent – hélas – inépuisables malgré le temps qui passe, je retiendrai surtout deux thèmes qui présentent des aspects nouveaux, en accord avec l’évolution de notre société : la congélation des ovocytes et l’occupation des espaces urbains. Les femmes évoluent, leurs droits aussi.

Le docteur Joëlle Belaisch-Allart, l’une des gynécologues pionnières de la procréation médicalement assistée en France, a brillamment exposé les réalités et les enjeux de la congélation des ovocytes. Non, ça n’est pas de la science-fiction, et il semblerait bien que les (jeunes) femmes aient tout intérêt à faire vitrifier leurs ovocytes au plus tôt si elles veulent conserver une chance d’avoir des enfants dans de bonnes conditions. Car la réalité biologique est simple : après 35 ans, la probabilité pour une femme d’être enceinte naturellement est de 12%. En revanche une grossesse peut être menée sans trop de difficultés jusqu’à quarante ans – et même au-delà. Etudes prolongées, entrée retardée dans le monde du travail…la naissance du premier enfant est de plus en plus tardive. On peut facilement en accuser les femmes et leur « carriérisme », que l’on oppose systématiquement à leur désir de maternité – comme s’il fallait sempiternellement choisir entre l’un ou l’autre. Pour autant, la raison principale de grossesses jugées tardives est surtout le manque de partenaires, la difficulté à trouver et à construire avec le « bon » compagnon.
En « mettant de côté », tôt, quelques ovocytes, les femmes se garantissent la possibilité d’avoir un enfant génétiquement leur, quand elles sont prêtes pour cela. Pourquoi leur refuser ce droit ? Pourtant cette possibilité n’existe pas en France à l’heure actuelle, et les plus prévoyantes doivent aller en Espagne pour faire prélever des ovocytes qui seront auto-conservés. Cette technique ne présente quasiment aucun risque pour la mère ou l’enfant. Le taux de réussite de la réimplantation par fécondation in vitro d’ovocytes auto-conservés est de 60%. La démarche est acceptable sur le plan éthique, d’autant que les hommes peuvent facilement demander la congélation de leurs gamètes – ce qui crée à nouveau une inégalité entre hommes et femmes. Le corps médical est majoritairement favorable à l’introduction de cette technique, avec un leitmotiv : autoriser sans encourager. Le dernier obstacle semble donc financier : la société est-elle prête à assumer les 2000 €, environ, que coûte cette intervention ?
Cécile Tomasjewski, jeune gynécologue qui a fait prélever à ses propres frais en Espagne neuf de ses ovocytes reconnait que son envie première reste de concevoir naturellement un enfant, avec un homme avec lequel elle sera en couple. Elle s’est fixée pour cela un « âge-limite », celui de quarante ans, au-delà duquel elle n’imagine pas de devenir mère. Un sujet délicat mais qui a le mérite de soulager les femmes de la pression de l’horloge biologique.

Dans un style différent, les sociologues se sont penchés sur un phénomène croissant : la masculinisation des espaces publics urbains. La ville appartient à tout le monde, mais elle n’est pas toujours faite pour les femmes. Yves Raibaud, géographe et membre du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes le déplore : il y a un sexisme d’Etat dans la gestion de l’espace public. Quand on aménage des espaces urbains, on privilégie systématiquement les équipements sportifs : terrain de foot ou de basket, skate-park… Même si le sport n’est pas « genré », le constat est clair : ces installations attirent majoritairement les garçons. Il l’a observé, dans de nombreuses villes : à partir du collège les garçons s’approprient l’espace public – qui devient leur territoire, quand les filles ont tendance à rester à la maison. Cette occupation massive génère du harcèlement de rue – autant pour « draguer » que pour se mesurer aux autres mâles – et un sentiment global d’insécurité pour les filles qui développent des stratégies pour éviter certaines zones, ou y être transparentes. Dans certaines villes, à certaines heures, des quartiers ou lieux sont désertés par les femmes, qui comprennent ainsi qu’elles ne sont pas les bienvenues. Mélanie Gourarier, anthropologue, enfonce le clou : la ville est un terrain de chasse pour certains hommes et le harcèlement de rue (remarques, moqueries, tentatives de séduction ou agressions) est une pratique aussi quotidienne que banale.
Alors, que faire ? Les associations de terrain, comme Interm’aide à Creil, regroupent les femmes qui veulent reconquérir les espaces qu’elles ont désertés, en organisant des marches exploratoires. A certains endroits ce sont les femmes qui vont préconiser des aménagements où elles peuvent se poser : ici un banc, là un petit square…

On pourra retenir aussi de cette journée l’interactivité du vote sur smartphone à chaque question cruciale, quelques moments de silence émouvants, deux concerts privés magiques, le témoignage poignant de Flavie Flament sur le viol ou celui de la pétillante Inna Modja sur l’excision.
En 1949, Simone de Beauvoir déclarait : «N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ». En 2017, Anne-Cécile Mailfert, Directrice de la Fondation des Femmes doit encore rappeler : « Ce ne sont pas les femmes qui sont fragiles, ce sont leurs droits ». Restons vigilantes.

Les chiffres qui montrent qu’on ne rêve pas…
– chaque année, 220 000 femmes sont victimes de violences de la part de leur (ex-)compagnon.
– 84 000 femmes subissent chaque année un viol ou une tentative de viol. Seuls 10% des victimes portent plainte, seul 1% des agresseurs est jugé.
– Sur les 9 millions de pauvres en France, la majorité sont des femmes. Le nombre de familles monoparentales, la plupart du temps assumées par des femmes, a doublé en 20 ans.
– les emplois publics, pointés du doigt par les politiques, sont occupés à 60% par des femmes.
– dans l’informatique, il n’y a que 20% de femmes.
– l’écart moyen de salaire entre un homme et une femme est de 28%.
– il y a deux fois plus de burn-out au travail chez les femmes que chez les hommes.
– seuls 14% des maires sont des femmes, 18% des parlementaires, 8% des présidents de conseils régionaux…

 

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