Dieu sur le divan

20171130_205228Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a consacré son dernier ouvrage à une « Psychothérapie de Dieu ». Il s’interroge sur le caractère profondément humain de la croyance et s’en est expliqué lors d’une récente conférence à Paris.

Pourquoi consacrer un ouvrage à Dieu, lorsque l’on se revendique comme délibérément athée ? Le neuropsychiatre justifie son intérêt pour une approche psychothérapique de Dieu par une phrase d’Elie Wiesel : « Dieu souffre parce que le mal existe ». Le thérapeute ajoute aussitôt : « Si Dieu souffre, il faut le prendre en psychothérapie ».
Mais le parcours de Boris Cyrulnik est également indissociable de son histoire personnelle : enfant juif caché pendant la guerre, privé de sa mère dès l’âge de cinq ans, il reconnaît ne pas avoir reçu la religion en héritage. Un itinéraire personnel qui l’a amené à travailler en éthologie avec des enfants qui eux aussi ont souffert – comme les enfants-soldats au Congo, qui lui ont confié que le seul endroit où ils se sentaient bien était l’église.
Le neuropsychiatre observe que les hommes ont besoin de spiritualité et de transcendance : les émotions sont désincarnées, et on ne peut pas comprendre que la vie soit un pur hasard. Il y faut donc une forme de miracle ! Et si l’espèce humaine a tout particulièrement accès à cette transcendance, c’est grâce à l’apport de la parole, qui permet la représentation d’un monde abstrait. La parole permet de rendre présent quelque chose qui est invisible ; elle permet la transcendance. Citant Claude Levy-Strauss – qui recensait jusqu’à 50 000 dieux à la surface de la Terre – il reconnaît que l’être humain a besoin de spiritualité, c’est un caractère universel qui va ensuite prendre différentes formes selon les cultures : ce sont les religions – littéralement, ce qui relie les hommes entre eux. Quant aux « sans dieux », ils croient en la transcendance de l’humain.

Mais comment accède-t-on à Dieu ?
Boris Cyrulnik identifie trois voies d’accès à la croyance :
– par l’attachement
C’est le mode d’accès majoritaire : « J’aime le Dieu de ceux que j’aime ». Et c’est le plus souvent le Dieu de maman… Dieu est donc une figure d’attachement forte, et qui va s’avérer d’autant plus stable si le petit enfant a reçu de ses parents un attachement sécure. Ce temps du développement de la petite enfance est fondamental : il conditionne sa confiance en lui et son ouverture aux autres. Nous y reviendrons.
– par le passage de l’angoisse à l’extase
Boris Cyrulnik évoque le déclic (un « coup de tonnerre dans un ciel bleu ») de ces personnes qui n’avaient pas jusque là le souci de Dieu. René Descartes, Paul Claudel ou plus récemment Éric-Emmanuel Schmitt ont vécu cette extase : « A partir de ce moment-là, Dieu ne m’a plus jamais quitté. »
– par la clôture dans un entre-soi
Dans ce cas de figure, on reste entre croyants, et les autres sont dès lors des mécréants. Quand une croyance se clôture – s’enferme sur elle-même – elle devient dangereuse. Elle est la base des dérives fondamentalistes car les autres sont rejetés, il peut même y avoir une jouissance dans la mort de l’autre.

Alors, Dieu serait-il lui aussi un « tuteur de résilience » ?
C’est à Boris Cyrulnik que l’on doit l’élaboration de ce concept, qui permet à certaines personnes durement affectées de renaitre de la souffrance. Et cette renaissance est d’autant plus facilitée si l’on peut s’appuyer sur une personne forte, qui agit comme un tuteur. En tant que médecin, il constate que l’imagerie cérébrale démontre que la prière a un rôle apaisant sur l’amygdale cérébrale, ce qui a pour effet de calmer l’angoisse. Mieux, un cerveau qui fonctionne bien va permettre au corps de sécréter les substances qui lui permettent de mieux se défendre, voire de guérir. Les croyants auraient ainsi une meilleure capacité de guérison. Mais sur un plan davantage psychologique, Dieu apparaît comme une figure rassurante – éminemment paternelle – qui, à l’âge adulte, va prolonger les figures parentales – surtout si elles ont été sécurisantes.
C’est sur ce postulat qu’il fonde son explication des dérives fondamentalistes. Elles interviennent principalement chez des enfants qui n’ont pas eu d’attachement suffisamment sécure de leurs parents. Car c’est l’attachement sécure qui permet à la fois de grandir en confiance – en se sentant aimé et protégé – et par conséquent de pouvoir s’ouvrir aux autres, à leurs différences – tout en ayant conscience de ce qui est interdit. La fonction de l’interdit est une fonction elle-même sécurisante : elle permet de vivre avec l’autre sans le détruire. Les enfants qui ont reçu un attachement sécure peuvent inventer une spiritualité ouverte.
L’attachement insécure affecte profondément le lien et le développement du petit enfant (souvent par l’indifférence, l’absence ou une grande violence du père ou de la mère) et il se retrouve chez les fondamentalistes et chez les extrémistes politiques : ils développement un attachement rigide et se soumettent à un gourou ou un dieu autoritaire. Le cadre redonne non seulement de la sécurité mais aussi une identité ; le slogan donne un sentiment de certitude. Dès lors, celui qui sème le doute réactive les angoisses : il devient détestable et doit être éliminé. Pire, de nos jours la mondialisation accentue ce raisonnement : au-delà du cercle dont j’ai connaissance, les autres sont menaçants. Et que dire du pouvoir des réseaux sociaux ! Car, étrangement, la communication arrête l’empathie et augmente la pensée magique : en tapant des mots sur un clavier, je peux agir à distance sur le réel.

Si l’on ne peut pas refaire l’enfance de ceux qui n’ont pas pu construire un lien rassurant, on peut miser sur l’éducation, la connaissance de l’autre – et même la culture des religions – pour permettre aux hommes de vivre ensemble, voire de partager leurs croyances. Chacun a son approche de Dieu, dans le secret de son cœur. Dieu n’a pas fini de faire couleur de l’encre…

Propos tirés de la conférence du 30 novembre 2017 : « Comment nos croyances nous aident à vivre. »
Psychothérapie de Dieu,  éd. Odile Jacob, 2017.

 

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