L’appropriation de cause, nouveau mode d’engagement

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La défense des grandes causes n’est plus limitée aux militants. Chacun, à sa manière, peut s’engager
facilement pour une cause qui lui tient à cœur, et quasiment sans bouger de chez soi.


La chanteuse Britney Spears a obtenu il y a quelques semaines la levée de la mesure de tutelle qui la
mettait depuis 13 ans sous la coupe de son père. Une bataille juridique qui s’est achevée, en emportant la joie de dizaines de milliers de fans qui la soutenaient à travers le monde depuis des mois, propageant le hashtag #FreeBritney en top trend sur Twitter. Certains de ses soutiens étaient même venus attendre le verdict devant le tribunal, annonce qui fut suivie de scènes de liesse.
La joueuse de tennis chinoise Peng Shuai ne donne plus signe de vie ? Aussitôt, le hashtag #WhereIsPengShuai se répand, alertant l’opinion internationale, et forçant les autorités à réagir. Etrange cette faculté à s’identifier à une parfaite inconnue ? Elle ne concerne pas que les fans. Aujourd’hui, on s’emballe pour de nombreuses causes – souvent à juste titre – mais parfois très éloignées de nos considérations quotidiennes, et avec des moyens beaucoup moins traditionnels.

Depuis 1974, l’ACAT, une ONG chrétienne de défense des droits humains, agit pour faire cesser la torture, abolir la peine de mort et veiller au respect des droits de ceux qui sont détenus ou opprimés partout dans le monde. Une grande cause qui réunit des militants, engagés par la prière mais aussi des interventions concrètes : courriers, manifestations, signature de pétitions, sensibilisation des médias… La plupart des ONG fonctionnent de cette manière structurée, quelle que soit la cause défendue : pauvreté, handicaps, accueil des migrants, droits des femmes, LGBT, anti-racisme, protection de la planète ou de la biodiversité, bien-être animal…
Mais, s’il est difficile pour une association de recruter des bénévoles, force est de constater qu’il est
encore plus compliqué de nos jours de mobiliser de manière durable des militants, prêts à l’action et
décidés à s’investir personnellement, en donnant de leur temps et de leur personne.
En revanche, tout un chacun peu s’improviser défenseur d’une cause, à peu de frais.

Des causes de plus en plus proches
Quelles que soient les actions à défendre, les médias et les réseaux sociaux nous les rendent de plus
en plus rapidement accessibles, créant une proximité et un emballement quasi instantané. Une
injustice se produit quelque part ? Aussitôt connue, elle crée une appropriation immédiate – et le
besoin d’y adhérer pour se sentir solidaire, afficher sa révolte ou défendre son identité ou sa
communauté.
Ainsi, une retraitée va s’éprendre de la protection d’un orque dans un parc aquatique, un adolescent défendre systématiquement d’autres ados transgenres qu’il n’a pourtant jamais rencontrés, un chauffeur routier prendre fait et cause pour des associations féministes…
Le journaliste Hugo Clément lance une cagnotte en ligne pour récolter quelques centaines de milliers d’euros pour racheter un zoo et en sauver les animaux ? Le multimillionnaire Marc Simoncini répond à son tweet en quelques secondes pour lui proposer directement 250 000 €. Des réactions rapides et enflammées, parfois à l’excès, comme quand la milliardaire Diane Von Furstenberg affiche son soutien aux femmes afghanes auxquelles elle dédie sa baignade quotidienne depuis son yacht de luxe, dans un tweet étonnant : « Bénie au milieu des flots, je me sens libre et pourtant mon cœur saigne pour les femmes en Afghanistan… ». Nul doute qu’elles ont dû percevoir intensément cette solidarité féminine.
Mais c’est un fait aujourd’hui : tout le monde peut revendiquer et s’approprier absolument tout.


Des actions à portée de clic
On l’oublie peut-être, mais le mouvement des gilets jaunes est parti d’une pétition, initiée à l’automne 2018, par une femme qui s’insurgeait de la hausse du prix des carburants. Le tout dans un
climat social déjà tendu, certes, mais qui a mis le feu aux poudres, avant qu’il ne se propage aux
abribus et ronds-points, dans la révolte que l‘on connaît… Car aujourd’hui, pour créer une pétition et la faire circuler, il n’est plus nécessaire de déposer les statuts d’une association, ni d’arrêter le
quidam dans la rue à la sortie du métro. Quelques clics et quelques partages suffisent. Plusieurs sites internet comme Change.org se sont spécialisés dans la pétition en ligne. N’importe qui peut donc s’auto-proclamer défenseur d’une bonne cause, comme le revendiquait d’ailleurs ladite
pétitionnaire : « Je pense pouvoir parler au nom de toutes les personnes qui n’en peuvent plus de
payer pour les erreurs des dirigeants et qui ne souhaitent pas toujours tout payer et à n’importe quel prix ! ».
La question de la légitimité ne se pose que très rarement.

Après la pétition, le meilleur soutien facile pour une cause est sans doute le hashtag (mot dièse) qui
stigmatise les dérives de notre société, comme #metoo, #NousToutes, #balancetonporc et le tout récent #balancetonbar. Parmi les hashtags revendicatifs les plus populaires ces derniers temps, on trouve, pèle mêle : #JesuisCharlie, #BlackLivesMatter, #JesuisMila, #Restezchezvous, #MajoritéSilencieuseVaccinée … Plus l’expression est percutante et plus elle a de chances d’être partagée, pour rendre le sujet viral.
Chacun devient alors le défenseur et le relai d’une longue chaîne qui propage la cause pour laquelle
on s’enflamme. Un engagement à peu de frais, et qui peut s’emballer sans grandes suites – ou à tort
si la trainée de poudre part trop vite, ou sur des informations non vérifiées.

Autre possibilité : la photo de profil (ou PP) qui peut se transformer en vitrine de la cause que l’on
défend, avec le « décor » adéquat. Pour une journée, un mois, ou plus, on superpose à sa photo une
image qui symbolise son adhésion à la lutte contre l’autisme, le dépistage du cancer du sein ou son
soutien multicolore à la communauté LGBT. Au printemps 2020, le décor « Je reste chez moi » a fait
un tabac quand cet automne ce sont les décors « Cop 26 » ou « Génération Bataclan » qui
l’emportent.

Une nouvelle espèce est née : l’influenceur-activiste. Son engagement consiste dans son affichage
pour la cause dont il s’empare, souvent de manière éphémère, d’autant qu’une cause en chasse rapidement une autre. Ce cyber-militant rejoint même des communautés, virtuelles elles aussi, soit
dans des groupes dédiés, soit en repartageant des informations ou en postant moults commentaires pour défendre ou prouver son soutien à la personne ou l’action qu’il s’approprie. En revanche, il est peu probable de le croiser dans une manifestation, une assemblée générale, une collecte ou quelque action bénévole in real life que ce soit. Cette nouvelle forme de militantisme est appelée slacktivisme (activisme paresseux), une manière de s’engager sans bouger de son canapé. Une tendance dont les associations aux moyens plus traditionnels doivent aussi s’adapter. Mais avec quels résultats, et surtout, pour combien de temps ?

Photo par ROBIN WORRALL sur Unsplash

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